Deux mondes, deux visions du temps?

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Dans la chronique précédente (Les fêtes de fin d’année), j’ai insisté sur le caractère cyclique et renouvelé de l’année qui finit par une purification, et recommence par une remise à zéro. Or, justement, deux amies japonaises sont venues dîner à la maison et nous avons parlé… du temps.

— Votre interprétation de la société japonaise est intéressante, m’a dit Mme Y. Cependant vous manquez à caractériser les raisons qui font qu’elle est ce qu’elle est. Voyez-vous, si celle-ci se  base comme vous le dites que sur les notions de verticalité, de forme, ou encore de regard des autres, eh bien, c’est à cause du temps.

— Du temps? ai-je demandé, incrédule, en pensant qu’elle parlait du climat.

— Oui, du temps, a-t-elle poursuivi. Voyez-vous, pour les Occidentaux, le temps est un amoncellement. Il a un début et une fin. Il est composé de l’empilement d’événements historiques successifs. Quant au présent, il est conçu comme le résultat de l’Histoire.

C’est vrai, ai-je pensé, que notre conception biblique du temps inclut une création, des développements successifs et un jugement dernier. Et même si celle-ci n’est plus interprétée stricto sensu, elle conserve cette forme dans notre vision de l’Histoire, de nos sociétés, et même de nos vies personnelles.

— Pour les Japonais, a repris Mme Y, le temps n’a ni début ni fin. C’est une ligne qui s’étend éternellement dans les deux directions, ou bien encore la répétition infinie de cycles annuels ou calendaires.

— Mais quel rapport avec la structure sociale? ai-je encore demandé, dubitatif.

— J’y viens, m’a assuré Mme Y. Comprenez bien: pour les Occidentaux, le temps est une série d’événements sur lesquels ils peuvent agir.

— En effet, ai-je admis. Le monde est amendable, et même si nous nous y prenons mal, nous avons toujours l’impression que nous pouvons bâtir un monde meilleur.

— Mais nous, les Japonais, nous sommes confrontés à un temps cyclique et infini sur lequel nous ne pouvons rien. Nous sommes prisonniers de la nature et victimes d’innombrables catastrophes naturelles. Nous ne possédons pas cette volonté d’agir sur le temps ou sur le monde. Notre priorité, c’est la paix sociale. Tous nos efforts éducatifs, sociaux personnels, tendent à maintenir la beauté sociale. C’est pourquoi nous avons ces règles et ces notions dont vous parlez: la structure verticale de la société, la notion de regard des autres, mais surtout, surtout, notre attachement à la forme.

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— Mais nous aussi, notre priorité, c’est la paix sociale, non? ai-je protesté.

— Pas vraiment. D’ailleurs on ne peut pas dire que la France soit un pays de paix sociale! Non, la priorité, dans un pays qui conçoit ainsi le temps, c’est pour chacun de marquer l’Histoire. Ainsi, chaque individu a non seulement le droit mais le devoir de donner son avis, de participer à la fabrication et à l’amendement du monde. C’est pourquoi les Occidentaux ne s’intéressent pas tant à la forme, à la manière de faire les choses, qu’aux résultats. Pour les Japonais, c’est la forme qui cristallise tout. Le temps cyclique et infini sur lequel nous n’avons pas de prise nous focalise sur la paix sociale. Enfin, la paix sociale se cristallise par l’usage de formes préétablies auxquelles tous les Japonais sont attachés. Pour les Occidentaux au contraire, c’est l’individu qui cristallise tout. Le temps cumulable est composé de la succession de morceaux d’Histoire dans lesquels on est acteur.

L’explication de Mme Y m’était très séduisante. Je me suis quand même demandé comment ce pays qui n’aurait pas le sens de l’histoire et qui serait obsédé par la paix sociale, aurait pu autrefois se jeter tête baissée dans la guerre, se précipiter vers une bien réelle fin des temps?…

Mme K., qui n’avait rien dit jusqu’à présent, est intervenue:

— À ce moment-là, c’était autre chose: tout le monde était devenu fou.

Je me suis alors demandé si les tendances eschatologiques du Japon actuel (population en peau de chagrin, enfermement, bruits de bottes) dépendaient elles aussi d’un nouvel accès de folie collective. J’espère que l’avenir ne nous le dira pas, et que sur nos îles, nous continuerons à flotter sur un temps cyclique et infini.

Pour en savoir plus : Jean-Luc Azra (2011) «Les Japonais sont-ils différents?» (Éditions Connaissances et Savoirs)

Voir aussi : Le temps et l’espace dans la culture japonaise, Katô Shûichi (traduction Christophe Sabouret) 2009, compte rendu par Romaric Jannel

Mots-clés:
culture japonaise, différences culturelles, Japon, Jean-Luc Azra, société française, société japonaise, notion du temps, jikan, ma, espace-temps, cycle, infini, 時間, 間

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